Le chien de Chefraison : récit d’une enquête changéenne au 18e siècle

Une enquête du Bailli de la Buzardière en 1756…

L’étude des archives de Changé révèle parfois quelques surprises. Ainsi, on peut découvrir aux archives départementales (AD 4E70-44) un fait divers survenu en 1756. Un certain René Vigrous, métayer du château de Chefraison, vient porter plainte auprès du bailli de la Buzardière. On vient de tuer son chien d’un coup de fusil, et on l’a menacé de lui en faire autant !… Deux témoins sont prêts à confirmer sa version et ont reconnu l’un des deux agresseurs. Il s’agirait d’un jeune sabotier qui loge au lieu-dit Montaupin. Voici en exclusivité l’intégralité des interrogatoires de cette enquête, retranscrite et restituée à la virgule près (ou presque).

Le contexte

En ce milieu du XVIIIe siècle, la justice de village est confiée à des seigneurs locaux. À Changé, cette justice seigneuriale est tenue par le Comte Claude-Jacques-César de Murat, seigneur de la Buzardière, qui bénéficie du droit de haute justice sur ses terres changéennes. Afin d’administrer cette justice locale, il nomme Louis-Claude Bossard, licencié en droit, qui devient le 11 mai 1753 Bailli, juge ordinaire civil, criminel et de police de la châtellenie de la Buzardière. Assisté d’un greffier, d’un secrétaire, d’un huissier et d’un procureur fiscal, il a pour mission représenter le seigneur sur ses terres afin de régler les litiges entre les habitants.

Le 25 septembre 1756, René Vigrous, métayer du château de Chefraison vient porter plainte auprès du Bailly de la Buzardière. Encore sous le coup de la colère, il explique que deux hommes viennent de tuer son chien d’un coup de fusil ! Il croît pouvoir identifier l’un des deux meurtriers, qui travaillerai au lieu-dit « Montaupin », chez le dénommé André Garnier, en tant que compagnon sabotier. Sûr de lui, Vigrous assure que deux témoins peuvent confirmer sa version des faits…

Le bailli demeurant au Mans, il charge le sergent Basselin de se rendre sur les lieux du délit, afin de rencontrer les témoins et de les convoquer pour qu’ils livrent leurs témoignages. Les interrogatoires commencent deux jours plus tard.

Un premier interrogatoire

Le 27 septembre 1756, le Bailly de la Buzardiere convoque tout d’abord Jacques BOULAY âgé de 12 ans. Fils de Jacques Boulay père, bûcheron au lieu-dit « la Loge », le jeune garçon était sur les lieux et a pu témoigner précisément. Laissons-lui la parole :

« Vendredi ou samedi, vers 4h ou 5h, je ne me souviens plus précisément, j’étais dans la cour du domaine de Chefraison. J’aperçus deux hommes qui m’étaient inconnus. L’un était armé d’un fusil qu’il tenait à son bras, et l’autre d’un bâton. En approchant de la cour, le chien se mit à aboyer, et sortit de la cour pour se retrouver dans le chemin, qui n’est séparé de la  cour que par un fossé. Soudain, celui qui avait le fusil tire sur le chien, lui portant un coup à la tête. Le chien expira au même instant. J’examinai la plaie à la tête, qui ne pouvait être faite que par une balle, aucune marque de plomb n’était visible autour du trou ».

  • À quoi ressemblait-il ?
  • Il était couvert de poils, blanc et noir, sa langue pendait et….
  • Non, je ne parlais pas du chien, mais de l’homme au fusil !
  • Pardon ! Ils étaient deux. Celui armé d’un fusil était un homme d’environ 5 pieds 3 ou 4, habillé d’une veste rouge. J’ai vu ces deux personnes faire des sabots chez le nommé Garnier, au lieu-dit « Montaupin ».

Premier indice : les deux suspects seraient deux compagnons sabotiers, qui travaillent chez André Garnier, sabotier habitant au lieu-dit « Montaupin » (situé aujourd’hui route de la Cointise). Une identification qui sera confirmée par un autre témoin. 

Le témoignage du gardien

En effet, le lendemain, 28 septembre 1756, Pierre Cochereau, 25 ans, est également interrogé. Gardien et concierge du château de Chefraison, il témoigne et, donne lui aussi de nombreux détails précis.

« Samedi dernier, le 25 septembre 1756,  sur les cinq heures du soir, j’étais au travail dans le jardin de Chefraison. J’entends le chien du domaine aboyer peu de temps et au même moment, j’entends un coup de fusil. Le chien cesse d’aboyer. À l’instant, j’entends le fermier Vigrous crier fort « Voilà de grands fripons d’avoir tué le chien à la porte ! » Vigrous s’écrie aussi « Au voleur ! ». Je cours et arrive au sentier de la cour du domaine. Je vois le chien mort et tout proche, l’amorce d’un fusil encore fumante et la tête du chien avec un trou saignant. Je demande alors à Vigrous qui a fait ce coup là et il me répondit que c’était les deux compagnons de Garnier ».

Les deux témoignages coïncident : les deux compagnons sabotiers ont bien été identifiés.

L’étau se resserre

Le sergent André Basselin est alors missionné au lieu-dit Montaupin, chez Garnier, l’employeur des deux suspects. Mais il n’y trouve que sa fille, qui lui dit que son père est absent. Elle confie à l’enquêteur que l’un des deux sabotiers se serait enfui au Mans, chez un membre de sa famille. L’étau se resserre, à la recherche du jeune homme, qui sera finalement interpellé dès le 5 octobre. Convoqué trois jours plus tard, il est interrogé afin de répondre des faits qui lui sont reprochés.

Assisté d’un greffier, Louis-Claude Bossard, Bailli de la Buzardière, procède à l’interrogatoire du suspect. Il s’agit de Mathurin Blutteau, compagnon sabotier, âgé de 19 ans, originaire du lieu-dit « la Hallerie » à Mansigné. Après la lecture de la plainte de René Vigrous, le jeune homme prête serment et jure de dire la vérité. Voici l’interrogatoire du jeune Blutteau.

Le suspect interrogé

Le Bailli commence par le questionner : « Êtes-vous demeuré en cette paroisse de Changé quelques temps ? »

Mathurin, Blutteau : Non, je n’y suis point demeuré, mais j’y ai travaillé en qualité de compagnon sabotier pendant quinze jours et trois semaines, chez le dénommé André Garnier au lieu–dit «Montaupin » .

  • Quand êtes-vous sorti de chez Garnier ?
  • Je ne m’en souviens plus.
  • Quel chemin avez-vous pris en sortant de chez Garnier pour retourner à Mansigné ?
  • Par Chefraison, euh… je ne sais plus le nom et le lieu par où je suis passé, mais c’était un logis de maître.
  • Lorsque vous êtes passé près de la ferme qui jouxte ledit logis de maître, n’avez-vous pas entendu aboyer un chien ?
  • Non
  • Étiez-vous seul ce jour-là
  • La dernière fois oui j’étais seul… euh non pas la dernière fois, j’étais malade.
  • Il y a combien de temps de cela ?
  • Je ne m’en souviens plus
  • Vous n’êtes jamais sorti armé d’un fusil ?
  • Non, je ne me sers jamais de cela !
  • Vous n’avez pas tué d’un coup de fusil le chien de René Vigrous, fermier de Chefraison ?
  • Non ! il m’a pris pour un autre !
  • Alors pourquoi avez-vous menacé ledit Vigrous de lui en faire autant ?
  • C’est faux ! Il peut se faire que celui qui a tué le chien l’ait menacé de lui en faire autant… mais ce n’était pas moi qui ai tué le chien !
  • Vous ne dites pas la vérité !
  • Ce que je dis est la vérité. Et le contraire ne peut être prouvé ! 

Le jugement

Malgré les dénégations de Mathurin Blutteau, qui essaie de nier les faits, celui-ci été formellement reconnu par les deux témoins ainsi que par le plaignant. Le jugement est alors rendu le jour même : Mathurin Blutteau est condamné pour le meurtre du chien, et pour les insultes proférées à l’encontre de René Vigrous, à une amende de10 livres. L’autre compagnon sabotier, complice mais innocent des faits, restera pour sa part introuvable.

L’année suivante, en 1757, Louis-Claude Bossard, Bailli de la Buzardière, devient notaire à Saint Mars d’Outillé… Un autre Bailli est donc nommé pour administrer cette justice seigneuriale. Il sera lui aussi amené à résoudre bien des conflits entre les habitants de Changé…

Texte et dessins : Steve BELLIARD